Chapitre VI
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CREATION DE LA BARONNIE DE BRAY

 

        

En cinquante ans, après la mort de Charlemagne, l'Empire est devenu un panier de crabes. L'orgueil et la cupidité ont fait des seigneurs de véritables brigands. Pour eux, même la vie n'a pas de valeur, seule la puissance compte, et sur le plan religieux on ne garde des principes que ceux qui ne gênent pas.

Les évêques et les moines restent les garants d'une époque révolue et l'espoir d'un avenir réhumanisé.

Le fin du IXème siècle voit ces luttes fratricides, car tous, ou presque, sont descendants directs, plus ou moins légitime du grand empereur, dans un climat de crimes, de complots, de rebellions, de fourberies incessantes.

Parvenus à ce point de l'Histoire, il nous faut faire un retour en arrière pour saisir le déroulement des événements.

Revenons au début du règne de Charles III. Nous avons vu que, fils posthume de Louis II et d'Adélaïde, il n'avait que cinq ans lorsqu'il hérita du trône de France en 884.

Le régence fut d'abord assurée par Charles le Gros, fils de Louis le Germanique jusqu'en 887, puis par Eudes comte de Paris qui se fit couronner roi à Compiègne. Mais Foulques, archevêque de Reims, soutenant les revendications carolingiennes des seigneurs du nord contestait la souveraineté d'Eudes, et en 893, il sacrait Charles III roi de France, qui ne prit pleinement ses pouvoirs qu'en 898 au décès d'Eudes. Il a alors dix-neuf ans et Adélaïde, sa mère songe à le marier.

Nous n'avons pas pu déceler l'origine d'Adélaïde, mais son mariage peut déjà témoigner d'une haute naissance. Elle apparaît comme une personne sage, et l'ambiance de la cour et de l'époque l'aurait peut-être inclinée à rechercher pour son fils une épouse étrangère aux perturbations de son entourage. N'oublions pas qu'en Allemagne comme en France régnaient des descendants de Charlemagne. Pourquoi ne pas chercher ailleurs? En Angleterre, par exemple. Eh oui! pourquoi pas en Angleterre. Nous avons vu dans un chapitre précédent qu'un prince anglais était venu chercher une princesses française. Pourquoi ne pas rendre la politesse ou perpétuer la tradition?

Au début du Xème siècle Edouard Ier, dit l'Ancien, est roi d'Angleterre. Suivant divers historiens, Edouard Ier accéda au trône en 899 ou en 901, et régna jusqu'à sa mort en 925. Il eut trois fils qui tous règneront:

        - Athelstan: roi de 925 à 940

        - Edmond: roi de 940 à 946

        - Edred: roi de 946 à 955

Il a également au moins trois filles: Edith, qui aurait épousé Othon le Grand, empereur d'Allemagne

Odgive, qui épousa le roi de France Charles III

Enfin une troisième dont l'histoire a oublié le nom, qui épousa Alveric.

Ces deux derniers personnages nous sont révélés par un document rédigé en 958 au palais royal de Laon, alors capitale de la France.

Si le nom de l'épouse n'est pas mentionné, il y a fort heureusement celui d'Alveric qui devient l'un des plus intéressants, sinon le plus mystérieux personnage de notre histoire.

Qui était Alveric ? Etait-il lui aussi un des descendants de Charlemagne et par conséquent un cousin de Charles III ? Le mot ducis, genetif de dux, peut se traduire par conducteur, guide, chef, général d'armée; il peut avoir parfois le sens du prince ou souverain. On peut supposer qu'Alveric pouvait être le chef des armées de Charles III; quand au titre de prince, peut-être aussi, s'il était effectivement descendant de Charlemagne. A son sujet on ne peut faire que des suppositions... le mystère demeure.

Alveric par ce mariage se trouvait être le gendre du roi d'Angleterre et le beau-frère des trois futurs rois d'Angleterre et du roi de France Charles III. On lui connaît deux fils.

Théobald, qui épousa la fille de Bernard, comte de Senlis, qui était bel et bien un authentique descendant de Charlemagne par Pépin roi d'Italie. Ce mariage lui permit d'ailleurs de devenir lui-même comte de Senlis.

Burkhard (Bouchard), qui épousa Hildegarde, fille de Thibaut, comte de Chartres et de Blois.

Nous allons maintenant suivre Bouchard de plus près car il va devenir l'un des plus importants personnages de cette époque.

Toujours par le même document déjà cité, nous savons que le roi Edred était son oncle maternel. De ce fait nous avons pu établir une généalogie unissant la famille royale d'Angleterre à la famille royale de France.

Ainsi, Bouchard était petit-fils du roi Edouard l'Ancien; neveu des futurs rois d'Angleterre Athelstan, Edmond et Edred, et du roi de France Charles III; en outre, cousin germain du roi de France Louis IV, et cousin du roi de France Lothaire.

Enfin, toujours par ce même document, nous savons que Bouchard est militaire, mais sans précision de grade, et nous constatons aussi qu'il était animé de profonds sentiments religieux.

Il semble bien qu'il ait entretenu des relations assez étroites avec sa famille d'outre-Manche, et qu'il servait le roi de France, Louis IV avec dévouement? C'est vraisemblablement en récompense de ses services qu'il devint seigneur de Montlhéry, et enfin, sans doute en raison d'une mutuelle amitié, que Louis IV créa pour lui la Baronnie de Bray.

Au temps des Romains, la région de Bray, territoire Sénon, fut incorporée au diocèse de Sens. Par la suite, bien que le territoire ecclésiastique ne fut jamais modifié en tant que tel, il arriva que des seigneurs, ou même des rois, s'approprient certaines parties. C'est ainsi que le nord du diocèse fut rattaché à des royaumes plus ou moins éphémères comme la Neustrie, la Bourgogne, Le Royaume de Paris; sans doute aussi au Royaume d'Orléans, à l'Austrasie, etc... jusqu'à l'unification de l'Empire de Charlemagne.

Au moment de la dislocation de l'Empire d'Occident, nous avons évoqué la bataille qui eut lieu à Jaulnes entre frères ennemis, où la noblesse de Champagne subit tant de pertes, qu'il fut décidé que "même épouse de roturier, la femme noble pouvait par la vertu de son ventre, avoir descendance qui se forlignait pas en transmettant son propre nom à ses fils...".

Les combats , dit-on, furent tellement acharnés et terribles, que certains auteurs ont pu prétendre que la terre était comme une boue rougie de sang. En plus de ces pertes humaines, il y eut très probablement de grands dégâts dans l'agglomération, car c'est à partir de ce moment que la population commença à affluer sur le village voisin; Braïacum. Ce nom serait du au fait qu'il était entouré de marécages.

Après ces combats fratricides évoqués, et l'application des clauses du traité de Verdun, toute cette région fut incorporée à la France.

Nous avons vu précédemment que Louis IV ne fut appelé à régner qu'en 936; il n'avait que quinze ans, et Bouchard lui fut certainement d'un grand secours. C'est probablement vers 946 que Bouchard rapporta d'Angleterre le corps de Saint-Pavace, avec quelques moines bénédictins de Persora, don de son oncle le roi Edred, dans l'intention de fonder un monastère sur cette terre de campagne dénommée Bray villam quae dicitur Brayacus. Ceci semble prouver que la terre de Bray appartenait déjà à Bouchard.

En ce même temps, Louis IV ne songeait-il pas à Paris? de son palais au sommet de Laon, sa capitale, il voyait le vaste bassin de la Seine, et il devinait en son centre la vraie capitale de la France. Mais avant de quitter Laon, il lui fallait garantir Paris. Est-ce à cette fin que Bouchard détient déjà Montmorency, puis Montlhéry, et vers 940 la terre de Bray?. On y ajoutera Chevreuse, Crécy, Ecouen; et son frère ne détient-il pas Senlis? Autant de forts ceinturant la capitale pour couper la route à l'envahisseur éventuel.

Mais est-ce aussi pour honorer la haute valeur militaire de Bouchard que Louis IV crée cette baronnie de Bray, l'une des plus importantes d'Europe, comportant plus de quatre-vingts fiefs, un véritable petit Etat

Vraiment, Bouchard ne pouvait pas dire que le roi n'était pas son cousin. Qu'on en juge par l'étendue de ce territoire dont la frontière au sud, est à dix kilomètres seulement de Sens; dont l'axe nord-sud à trente-quatre kilomètres à la frontière de la Brie, et également trente-quatre kilomètres du confluent de la Seine et de l'Yonne, à la frontière du comté de Champagne. Si l'on tient compte de tous ses fiefs on constate que Bouchard est devenu un grand seigneur, sans pouvoir obtenir le titre de comte ou de duc.

Sans doute, une chartre de Louis IV avait dû être établie en justification des ses possessions, mais nous n'en avons point trouver trace; Bouchard non plus semble-t-il. Mais tant que Louis IV était roi il n'y avait pas de problème. Mais Louis IV meurt en 954 et son fils Lothaire lui succéde sur le trône de France.

Dans un premier temps, tout en demeurant fidèle et dévoué au nouveau roi, Bouchard observait Lothaire avec quelque méfiance, aussi en 958, il se décida à faire confirmer ses possessions, ce qui fut fait par cette chartre du dix décembre 958, rédigée au palais royal de Laon.

Cette chartre évoque pratiquement tout ce que nous avons exposé, et notamment la fondation du monastère de Saint-Sauveur, et associe l'assentiment d'Hilderamus, archevêque de Sens à celui du roi. Ce détail, très important, nous rappelle une chartre de 815, attribuée à Charlemagne ou à Louis le débonnaire, concernant la principauté d'Andorre placée sous la double suzeraineté du roi de France et de l'évêque de Séo de Urgel. Il en sera de même, nous le verrons, du roi de France et de l'archevêque de Sens.