Chapitre II
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DERNIERS JOURS D'UN EMPEREUR

 

        

Charlemagne vieillissait, il avait plus de soixante-cinq ans, son longévité étonnait ses contemporains. Cependant, il fut atteint par la maladie et l'infirmité, il eut de fréquents accès de fièvre, et la suite d'une chute de cheval, il se mit à boiter d'un pied.

Des deuils assombrirent ses dernières années. En mai 804 Alcuin était mort à Saint-Martin de Tours. En 810, sa sœur Gisèle mourut à l'abbaye de Chelles, puis sa fille Rothrude et son fils Pépin roi d'Italie et, le 4 décembre 805, Charles le Jeune, l'aîné de ses fils légitimes.

Pendant trois années consécutives il y eut de fréquentes éclipses de soleil et de la lune, et durant une semaine on vit sur le soleil une tâche noirâtre.

La Terre trembla à plusieurs reprises en Italie et en Gaule. A Aix, la galerie de bois qui reliait la salle de réception à la chapelle s'écroula tout à coup le jour de l'Ascension, et la pomme d'or qui décorait le faîte du toit de la chapelle fut frappée par la foudre et brisée. Le pont de bois que Charles avait fait construire sur le Rhin près de Mayence fut entièrement détruit par un incendie.

L'été de 810, au cours de sa dernière expédition en Saxe contre le roi Danois Godefrid, un matin que l'Empereur venait de quitter son camp et de se mettre en route avant le lever du jour, par un temps serein, un météore d'une luminosité éclatante descendit du ciel devant les cavaliers et traversa l'air de droite à gauche. Tandis que tous admiraient ce prodigue et cherchaient à l'interpréter, le cheval de Charlemagne tomba la tête en avant, le jetant à terre avec tant de violence que l'agrafe de son manteau en fut arraché, son baudrier brisé, et le javelot qu'il tenait à la main, projeté à plus de vingt pieds; il ne put se relever qu'avec l'aide des officiers qui l'entouraient.

Il y avait à la chapelle d'Aix, sur la marge de la corniche intérieure, une inscription en cinabre indiquant le nom de celui qui l'avait fait construire. On pouvait lire à la dernière ligne les mots Karolus princeps (Charles prince). Or quelques mois avant sa mort, plusieurs personnes remarquèrent que les lettres qui formaient le mot princeps étaient presque complètement effacées...

Charlemagne fut-il impressionné par cette suite de phénomènes étranges?

En mai et juin 813, il réunit cinq conciles provinciaux, à Reims, Arles, Chalon, Tours et Mayence. Les pères examinèrent la situation matérielle et morale dans l'Eglise et dans l'Etat. Il relevèrent avec rigueur les défaillances des hauts fonctionnaires et des ecclésiastiques et finirent en proclamant la nécessité de l'entente et de la concorde entre tous les hommes, et plus encore, entre les puissants qui avaient la charge d'administrer.

Charlemagne pensa alors à régler la succession de l'Empire, ce qui ne devait pas poser de problème puisque l'affaire était pratiquement arrangée avec Byzance, et que, des fils légitimes, il ne lui en restait qu'un, Louis d'Aquitaine, âgé de trente cinq ans.

L'entourage de Charles pensait qu'il était temps de procéder à la désignation officielle du successeur. Le fidèle Eginhard le fit savoir au souverain qui comprit que l'avis était sage et qu'il ne fallait plus tarder. Au début de septembre, il manda son fils à Aix et y convoqua l'armée ainsi que les évêques, les abbés, les comtes et leurs subordonnés de tous les pays et de tous les peuples de l'Empire. Le plaid réuni, manquaient les Romains et les Lombards; il se trouva donc que la dernière assemblée du règne comprenait une majorité de Francs.

Devant tous, Charles prit la parole, rappelant les services que son fils Louis avait rendu à l'Etat et il insista sur les qualités qui faisaient de lui le prince le plus digne de régner sur les Francs en l'ensemble du peuple chrétien. Puis, s'adressant à tous, il leur demanda s'ils consentaient à ce qu'il transmit à son fils le titre impérial. Tous répondirent par l'affirmative, disant que ce dessein était conforme à la volonté de Dieu et à l'intérêt du royaume.

Ainsi, Louis d'Aquitaine ne serait pas élevé à la dignité impériale par le fait du souverain pontife, comme l'avait été son père treize ans plus tôt, mais suivant l'antique coutume, par élection et le consentement unanime des Francs. Le couronnement eut lieu quelques jours plus tard, le dimanche 11 septembre, dans une cérémonie grandiose en la chapelle d'Aix.

Ainsi, Louis fut désigné héritier du titre impérial, et, en principe, associé à son père à la tête des ses Etats, mais Charles avait l'habitude de régner seul et son fils avait à s'occuper de son propre royaume. Louis, nanti de riches présents, retourna peu de temps après en Aquitaine. Au moment de se séparer, le père et le fils s'étreignirent et s'embrassèrent avec des larmes sur la visage. Ils ne devaient plus se revoir.

Louis partit; Charles quitta Aix à son tour pour aller chasser dans les Ardennes; ce fut le dernier plaisir du vieil empereur.

Charles regagna son palais d'Aix vers le 1er novembre. Il était las mais n'en continua pas moins de sortir, de monter à cheval et de se baigner dans la piscine.

Au mois de janvier 814, il prit froid après un bain et fut saisi d'une fièvre violente qui le contraignit à s'aliter. Son corps s'affaiblit, une pleurésie se déclara. Le 27 janvier Charles sentit qu'il lui fallait régler sa dernière affaire en ce monde; il manda son archichapelain; l'archevêque Hildebald, et reçut de lui la communion et l'extrême-onction. Le palais d'ordinaire si remuant et si bruyant se figea et se tut. Les proches de la cour se mirent en prières.

Le lendemain à l'aube, une aube tardive d'hiver, Charles est en agonie. Il est étendu dans sa chambre. Il ne parle plus, il ne bouge plus, c'est à peine s'il respire, mais dans ce grand corps muet et inerte, la pensée vit, cachée derrière son front immobile et ses paupières closes.

Une longue existence s'achève, pleine de fracas, de violences, de souvenirs féroces ou tendres.

A la troisième heure du jour, Charles fait le signe de la croix sur son front et sa poitrine, il joint les jambes, étend les bras sur son corps et, fermant les yeux, chante à voix basse ces paroles du psalmiste:"Seigneur, je recommande et je remets mon âme entre vos mains".

L'Empereur Charlemagne est mort.